André MAÏSSEU
Professeur des Universités
ENSICAEN, INSTN, Dr es-Sc. Physique, Dr es-Sc. Economiques et de Gestion

J'AI RECONNU LE TEMPS

Ebranlant ma voulance au delà des errances
Croisant ma destinée égarée sur la lande
Alors que les soleils agonisaient au ciel
Et tombaient un à un sur mon seuil irréel,

J’ai reconnu le temps où n’existait plus rien
Où la peur et la joie s’étaient enfuies au loin
Où la rotondité se couvrait de remords
Lorsque les barbelés enserraient les aurores.

Alors j’ai déchiré le voile de vos tombes
Enlevant à l’oubli la violence et la honte
Projetant dans nos pas, le chaos et la crainte
Pour pouvoir retourner aux quiétudes sans feintes.

Mutilant les statuts, détruisant les symboles
Ecrasant sur le sol, les grotesques idoles
Mon marteau sacrilège a fracassé les temples
Balayant dans sa geste, le reste des croyances.

Le calme était venu, mais des vagues de suie
S’encourraient jusqu’à moi, par delà les minuits.
J’écartelais les heures, mais je fus impuissant
A empêcher le fleuve d’engouffrer le néant.

Les horloges tombèrent, timbre à timbre, une à une,
Mêlant dans leurs ivresses, le siècle et les minutes,
Les ans et les secondes, les nuits et les saisons.
Je m’étais naufragé sur le « v » des visions.

Et le radeau du temps, fou dans sa course vaine
Se mit à défiler sur le flot de mes rêves
Entraînant dans sa fuite, les quatre cavaliers
Lançant aux quatre vents, quatre désespérés.

Je leur lançais ma haine, je défiais la violence
Aux coups qu’ils me portaient, je voulus m’en défendre
Je cherchais à cogner, à sauver les poètes
Mais rien ne put briser l’étau de ma défaite.

Le premier m’arracha dans un saut fabuleux
Les amours fredonnées au gré de quelques cieux
Frappant de son épée le cri de mes gaietés
Il déchira la carte qui conduit à l’été.

Le second poignarda le son de la kora
Il martela l’archet que lui tendait le vent,
Il accrocha l’étoile au front des innocents
Et s’en fut ricanant poursuivre ses trépas.

Le masque du troisième portait le sceau du lion,
Et sur son bouclier se lisait l’imposture.
Son poing creva l’aurore pour voler l’horizon ;
Le ciel s’encra de noir ; et les oiseaux se turent.

Tout était défoncé, et tout devint souillure
Tout racontait la mort et n’était que blessures.
Une lourde senteur s’éleva des cloportes
Qu’écrasa nonchalant le dernier des centaures.

Et le flot lancinant, roulant quelque soupir
Coula majestueux loin de mes souvenirs
Enlevant dans sa course le fleuve ensorcelé
Brisant le cours des jours, arrêtés sur l’été.

Mais je ne voulus pas subir la loi de bêtes,
Je voulais recombattre, arracher les tempêtes
Le bruit de leurs éclats, tonnerre des antans
Gravant dans la falaise, le défi des titans.

Et le flot languissant emporta dans sa plèvre
Les grumes de ce fou, les écorces des fièvres
L’écume des soirées passées auprès des dieux
A contempler les cieux des ans devenus vieux

Mais je ne voulus pas préparer mon linceul
Boire la lie de boue, la tourbe des écueils
Me vautrer dans les plis des orgies anonymes
Accepter de plier sous le poids des racines.

Et le flot mornement transportait mon cadavre
Rabattant çà et là des orchidées blanchâtres
Attrapant çà et là les ombres des pénombres
Charriant entre ses bras les deuils et l’outretombe.

Mais je ne voulus pas laisser s’entremêler
Dans le lointain des monts, le tambour des gibets
Je voulus me dresser, m’agrippant aux lucioles
Pour trouver hors du vent, le son des carmagnoles

Alors le flot furieux, enivrant ma naissance
Me fit franchir d’un bond le pont de l’innocence
Fracassant les vitraux des mornes cathédrales
Pour surgir loin de tout dans l’aube baptismale.

Alors j’ai rejaillis au delà des mémoires
Rejetant en enfer les cris blasphématoires,
La stupeur des raisons dessinés aux frontons
Du serpent dévorant la queue de ses passions.

J’ai bondi loin de tout, balayant les cascades,
Sautant de roc en roc, de montagne en montagne
Accrochant d’une main, la lune à ma crinière
Et saisissant de l’autre un soleil pour mes lèvres

Alors ont rejailli les sources des clairières
Alors ont ressourcé les harpes de lumière
Alors a résonné l’aube de tes guirlandes
Et tout a commencé comme un rêve d’enfant.